Docteur Benoît
Drion :
L'implamtation cochléaire, le dépistage néonatal de surdité et l'eugénisme privé de sélection aujourd'hui légitimés, comprmettent-ils l'avenir de la Langue des Signes et des Sourds ?
Bonsoir à tous.
Je voudrais commencer, aussi, en remerciant les organisateurs, Martine Fraiture et Pierre Dewit qui m’ont invité.
Quand j’ai été contacté, il y a déjà quelques mois, pour intervenir, on m’a parlé de cette question : « le Futur des Sourds a-t-il un Avenir ? » et en sous-entendu, la crainte exprimée de voir disparaître la Langue des Signes à cause de toutes les avancées dans le domaine médical.
Je vais donc tenter de répondre à cette question là !
Je tiens à vous avertir que ce dont je vais parler, ce soir, n’est pas très gai ! Mais, il faut écouter jusqu’à la fin, car, comme pour les films américains : ça se termine bien !
Je suis médecin, je travaille à l’hôpital à Lille où je suis responsable du Pôle d’Accueil en L.S.F. et je suis, aussi, le coordinateur du réseau «Sourd & Santé» du Nord-Pas-de-Calais.
En France, depuis quelques années, il y a 14 Pôles d’Accueil et de soins en L.S.F.
Tous ces pôles ont comme point commun de travailler avec du personnel formé et évalué en L.S.F. Un médecin est responsable et il y a toujours des Sourds dans les équipes, qui ont des compétences variables. Il y a des aides médico-psychologiques des aides-soignants, des éducateurs, des moniteurs-éducateurs etc. Enfin, il y a bien sûr des interprètes diplômés.
A Lille, dans notre équipe, pour l’ensemble du réseau « Sourd & Santé nous sommes 26 personnes. En 2002, on a crée le Pôle d’Accueil dans le cadre du G.H.I.C.L. (Groupe Hospitalier de l’Institut Catholique de Lille), d’abord à St Philibert puis à St-Vincent.
En 2005, on a crée le réseau « Sourd & Santé », qui a pour vocation de permettre à des sourds de consulter en L.S.F., partout dans le Nord-Pas-de-Calais, que ce soit en hôpital public, privé ou en clinique. Le réseau fournit un interprète ou un interprète et un médiateur, c.-à-d. un Sourd qui adapte le niveau linguistique du patient lorsque celui-ci ne comprend pas la Langue des Signes de l’interprète. Le tout est centralisé à l’hôpital. Il suffit donc au patient de faxer, d’envoyer un sms ou un e-mail et on organise un rendez-vous avec un interprète.
En 2006, on a étendu l’action du réseau à l’ensemble du Nord-Pas-de-Calais (en 2005, seule la région lilloise était concernée) et il y a aujourd’hui des antennes à Arras, Dunkerque et Valenciennes.
On travaille aussi à un projet d’établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD) et à une unité de soins psychiatriques pour les Sourds.
Brève présentation de l’équipe du réseau :
Le président, Monsieur Patrick Dupont, qui est dans la salle
ce soir. Il est aussi président du Foyer des Sourds de Lille.
Dans le réseau, il y a 10 professionnels sourds et 16 entendants
: des psychologues, des animateurs (trices), des personnes responsables
de l’accompagnement social et des aides à la communication,
une personne responsable de la coordination pour l’éducation
à la santé, 5 interprètes, 2 secrétaires,
des Sourds qui s’occupent de l’accueil à l’hôpital,
un expert linguistique et formateur en Langue des Signes Française
(un second bientôt engagé) un médecin, un comptable
(il faut gérer l’aspect financier aussi !!!) et un directeur.
Concernant l’activité du réseau depuis sa création
en 2002 (jusque juin 2006), nous avons reçu 660 usagers.
En 2005, en santé somatique (c.-à-d. pas en santé
mentale) nous avons reçu 331 usagers, qui on eu recours à
plus de 2000 interprétations. En santé mentale (psychologue),
114 usagers et plus de 1000 interprétations.
En 2006, les chiffres ont véritablement explosés puisque
pour le premier semestre, nous sommes déjà au double par
rapport au total de l’année 2005.
Nous avons aussi, maintenant, un programme d’accompagnement social
avec environ 2000 interventions en 6 mois. Voilà qui devrait
vous donner une idée de l’activité des pôles.
Venons-en à mon parcours, qui suis-je et comment ais-je acquis
l’expérience dont je vais vous parler ce soir.
Concernant la vision médicale de la surdité et l’implantation
cochléaire, notamment, je suis passé d’abord par
une intuition personnelle, forgée par la rencontre avec les Sourds,
dans les années 80. Pour, petit à petit, en arriver à
une certitude professionnelle, basée sur des constats faits dans
le cadre de mon travail depuis les années 90, en Belgique et
à partir de 2002, en France.
J’ai pris conscience d’un certain nombre de choses, par
exemple, avant, j’avais l’impression que l’on faisait
n’importe quoi avec les Sourds et puis dans ma pratique professionnelle,
j’ai constaté que c’était encore pire que
ça !
Ce que j’avais pressenti s’est confirmé au centuple,
malheureusement. Je suis donc passé d’une attitude militante,
un peu intuitive, à un discours plus axés sur les faits,
plus raisonné et plus objectif, par rapport à ce que je
constate dans mon travail. Aujourd’hui, c’est le médecin
qui prend la parole.
Avant tout, pour bien comprendre les choses, on peut avoir deux conceptions
différentes de la surdité et chacune à sa logique
et sa cohérence. Il s’agit juste de faire un choix politique
et/ou idéologique d’aller vers l’une ou vers l’autre.
Il y a donc la vision médicale, qui voit la surdité comme
une anomalie à éliminer et le Sourd comme un malade qu’il
faut soigner. Une déficience qu’il faut surmonter et une
différence qui doit disparaître. On en arrive par exemple
à ce que des Sourds fassent de la musique, ce qui est présenté
comme le summum de la réussite avec les Sourds !
Ou bien, alors, une vision sociale, celle que défendent beaucoup
de Sourds, qui disent : « nous sommes une minorité culturelle
». Une minorité qui enrichit la communauté humaine
des Langues des Signes et qui a des compétences, propres à
la surdité, à exploiter. Il s’agit, ici, d’une
différence qui s’exprime et donc, plutôt que de faire
de la musique, on peut faire des arts visuels, plutôt, comme de
la peinture par exemple ?
On entend souvent dire qu’il est plus facile d’être
Entendant que Sourd dans cette société et c’est
vrai ! Est-ce une raison pour éliminer les Sourds ? Pour l’exemple,
je dirais aussi qu’il est plus facile d’être blanc
que d’être noir, dans cette société et c’est
vrai ! Est-ce une raison pour éliminer tous les noirs ?
La vision médicale dit que l’on peut agir sur l’individu
pour l’adapter à la société. On va corriger
la déficience, on va faire entendre la personne qui n’entend
pas, on va faire entrer du son, on va le corriger, le faire devenir
semblable à un Entendant. Pour un Sourd, on fait un implant,
on peut imaginer, pour les nains, d’allonger les membres inférieurs
! (oui, la médecine peut faire ça !). En fait, on peut,
soit adapter la hauteur du plan de travail de la cuisine, soit allonger
les jambes ! Pour les Sourds, il en va de même, soit on se focalise
sur la surdité et on leur met un implant, on les corrige, soit
on « adapte » la société en proposant des
interprètes. Pour les personnes en chaise roulante, on équipe
les trottoirs de plans inclinés. Mais c’est une question
de choix politique, idéologique. Les deux façons de penser
sont cohérentes. Il suffit de savoir de quel côté
on se situe ? C’est d’un choix de société
qu’il s’agit.
Evidemment, c’est un peu plus compliqué que ça.
Les médecins (et la majorité de la société
entendante), sont du côté de la vision médicale,
simplement parce qu’ils ignorent qu’il existe une autre
manière de voir, une vision plus sociale de la surdité.
C’est aussi le cas des médecins travaillant dans le domaine
de la surdité. Ils n’ont pas conscience, pour la plupart,
de ce qu’est la surdité de ce que c’est d’être
Sourd !
On dit que 95% des enfants sourds sont nés de parents entendants,
donc la langue de la famille, dans ces cas là, c’est la
Langue Orale. On privilégie donc cette Langue Orale et, naturellement,
on pousse l’enfant vers l’Oral.
Que répondre à ça ? Eh bien, que l’on passe
75% de sa vie en dehors du cercle familial (papa, maman, frères
et sœurs). Que reste-t-il lorsqu’on a quitté le cocon
familial ? Il reste le réseau social, relationnel où la
Langue des Signes est majoritairement la langue utilisée puisque
les Sourds ont besoin de cette langue pour entrer en communication avec
leur communauté.
Voilà, encore une fois, les deux versions possibles et le choix
de se situer d’un côté ou de l’autre. La médecine
a, elle, clairement fait le sien.
Les Sourds sont-ils des malades ?
Je vais tenter de répondre à cette question là.
On a inventé le dépistage néonatal en 2005. Je
vais vous démontrer qu’il y a tout de même des questions
éthiques qui se posent et que, pourtant, on ne se pose pas !
Pour rendre le dépistage admissible, l’organisation mondiale
de la santé (O.M.S.) a édicté quelques règles.
Il y a donc une série de critères (10) dits de «
Wilson & Jungner » qui sont à remplir pour justifier
d’un dépistage néonatal, ce qui est le cas pour
les autres maladies que l’on dépiste.
Passons ces critères en revue :
1° : « L’affection visée doit représenter
un problème majeur de santé publique en terme de morbidité
et de mortalité ». Première remarque : les Sourds
ne meurent pas plus jeunes que les gens ordinaires. Donc le critère
n’est pas rempli. Ensuite, si l’on voit la surdité
comme une différence culturelle, le critère est tout à
fait discutable…
4° : « Les résultats du traitement en terme d’espérance
et de qualité de vie doivent être supérieurs à
ceux obtenus à un stade plus avancé de la maladie ».
Aucun travail ne montre le changement de devenir d’un enfant dépisté
au jour un ou deux de vie. De plus, il n’existe
pas de traitement de la surdité. La surdité n’entre
donc pas dans ce registre.
5° : « le test effectué pour le dépistage doit
être efficace en termes de sensibilité et de spécificité
» ce qui reviendrait à dire que tous les cas devraient
être dépistés et qu’il ne devrait pas y avoir
de faux positifs. Là encore, le critère n’est pas
rempli puisqu’il s’agit d’un test tout à fait
non spécifique dans le sens ou sur 10 positifs déclarés,
9 sont invalidés.
Imaginez ce qui se passe dans les maternités…un certain
pourcentage des parents à qui on annonce une éventuelle
surdité sont des entendants et on leur dit qu’on fera des
tests complémentaires dans quelques semaines pour confirmer ou
infirmer la surdité de leur bébé ! Les premiers
contacts des parents avec leur nouveau-né s’en trouvent
fort altérés et provoque un stress psychologique qui n’apporte
aucun bénéfice. Cela n’a jusqu’à présent
jamais été évalué.
6° : « le test de dépistage doit être nécessairement
accepté par la population à dépister ». Il
s’agit donc, ici, des Sourds, or la plus grande majorité
des sourds que je rencontre dans mon travail sont opposés à
ce dépistage. Pas tant à cause du dépistage même
mais plutôt à cause de la logique de l’implantation
qui suit. Le critère n’est pas rempli. Dans ma pratique
à l’hôpital de Lille, l’année dernière,
un couple de Sourds qui venaient d’être parents a refusé
qu’on fasse le test car ils ne voulaient pas. Ils voulaient découvrir
par eux-mêmes dans les semaines qui suivaient, sur leur enfant
était sourd ou entendant. Un peu comme ces parents, qui refusent
qu’on leur donne le sexe de leur enfant avant la naissance, car
ils préfèrent garder la surprise pour le jour de la naissance.
C’était leur choix. Cela a beaucoup choqué le corps
médical !
7° : « Les moyens adéquats pour le diagnostic et le
traitement de la maladie doivent être accessible ». Si c’est
à l’implant que l’on pense, il ne s’agit pas
d’un traitement !
8° : « Les effets secondaires, physiques ou psychiques, provoqués
par le programme de dépistage doivent être inférieurs
aux bénéfices attendus ». Pourtant, les effets psychologiques
secondaires pour les couples à qui on annonce un dépistage
positif (qui 9 x sur 10 se révèle faux) est traumatisant.
Et personne n’a jusqu’à présent pensé
aux enfants qui seront dépistés positifs à quelques
jours de vie et aux parents desquels on dit qu’il faut attendre
que leur enfant atteigne une dizaine de kilos pour que la médecine
s’occupe de lui (implant cochléaire).
9° : « Le coût du diagnostic et du traitement des cas
doivent être compensés par les bénéfices
attendus ». Voilà que, là encore, aucun travail
ne prouve que le dépistage au jour un ou deux a de l’influence
sur le coût que va engendrer la prise en charge de la surdité
par rapport a un dépistage fait un ou deux mois après
!
Voilà donc 7 critères sur 10 qui ne sont pas respectés.
C’est important !
La Ministre Fonck (Ministre de l’Enfance, Aide à la Jeunesse
et Santé de la Communauté française) a considéré
que ça n’avait pas beaucoup d’importance et que l’on
pouvait, malgré tout, lancer le dépistage néonatal
!
Il y a donc, à ce jour, 5 maladies (Phénylcétonurie,
hypothyroïdie congénitale, hyperplasie congénitales
des surrénales, drépanocytose et la mucoviscidose) qui
remplissent les critères et auxquelles on voudrait ajouter la
surdité.
Pour moi, la surdité est d’un tout autre ordre et n’a
rien à faire dans cette liste. C’est pourtant ce qui se
passe en Belgique !
J’ai fait des recherches pour savoir ce qui poussait la Ministre
dans cette voie là et j’ai retrouvé les textes parlementaires
de ces débats-là. Voilà quelques extraits des propos
de Madame Fonck. C’est tout à fait réel, vous pouvez
trouver ces textes sur le site internet du Parlement de la Communauté
Française :
14/02/2005 : « le but est d’organiser l’ensemble
de la filière de soins, du dépistage à la prise
en charge optimale des enfants dépistés positifs, ce compris
les enfants pris en charge dans un centre de revalidation, après
implantation »
Donc : on dépiste, on diagnostique, on implante et on rééduque
! C’est la filière de soins et tout ça va être
contrôlé.
« Un système de relance existe dans tous les centres,
dans les cas où les équipes des services de promotion
de la santé dans les écoles ne reçoivent pas le
retour des problèmes dépistés ». Donc,
si par hasard, un enfant dépisté positif ne suit pas la
filière dans les délais jugés admissibles, il y
aura un système de relance !
23/06/2005 : « le système de dépistage précoce
permet de maintenir l’enfant dans un système scolaire traditionnel,
en évitant la création d’écoles spéciales,
il lui permet un avenir d’intégration dans la société
avec un développement intellectuel normal et une possibilité
d’être socialement actif. Le budget de l’Inami s’en
trouverait allégé.
« Après en avoir longuement discuté avec des experts
et des professionnels, notamment à un congrès à
Tournai auquel participaient de nombreux experts étrangers, il
faut opérer le dépistage aux premiers jours de vie, tout
en prévoyant un filet de sécurité, pour les accouchements
lors des Week-ends ou des jours fériés »
Pour ce qui est du congrès de Tournai, sans doute savez-vous
que les hôpitaux cherchent toujours à se faire de la pub,
et donc pour informer les professionnels de telle ou telle nouveauté,
ils invitent tous les médecins généralistes des
environs en leur promettant des points d’accréditation
(d’où une certaine motivation pour tous à s’y
rendre). Cette réunion n’était évidemment
pas un congrès scientifique, c’était une petite
réunion pour les généralistes de la région.
La clinique qui proposait ce « congrès », fait, bien
sûr, du dépistage depuis 2003 et les orateurs étaient
essentiellement des gens de l’équipe d’implantation
du CHR de Lille, avec peut-être une idée de faire du recrutement
transfrontalier ? Je vous dis, au passage, qu’il s’agissait
d’une réunion accréditée en éthique
! Ce sont des points d’éthique qui étaient distribués.
Sur le dépliant qui présentait cette soirée, il
était écrit : « il existe de nos jours, un test
qui, dès les premiers jours de vie, permet de diagnostiquer la
surdité et rend donc possible, une prise en charge rapide et
efficace et efficace dont le but est de supprimer le handicap pour que
l’enfant devienne un adulte autonome, parfaitement intégré
dans le monde de la communication ». C’est assez invraisemblable
d’écrire des choses comme cela. Sur le même dépliant,
c’est plus anecdotique, mais tout à fait révélateur,
il y avait la représentation d’un bébé, tout
mignon, avec à côté, une note de musique.
Voilà ce qu’était le congrès de Tournai
dont Madame la Ministre nous parle ! Cela m’a heurté de
voir sur quoi se base sa politique ! Il s’agissait, non pas d’un
congrès scientifique, mais bien d’un congrès promotionnel
organisé par l’équipe d’ORL d’une clinique
privée.
Je lui ai donc écrit un courrier dont voici sa réponse
:
« J’ai effectivement un avis favorable sur l’implant
cochléaire pour avoir vu la différence entre un enfant
atteint de surdité et pris en charge de manière précoce
et un enfant sourd dont la surdité était détectée
plus tard ».
J’ose imaginer que la démonstration, dont elle parle,
s’est résumée à montrer les progrès
vocaux d’un enfant implanté (qui émet des sons plus
intelligibles que le non implanté) par rapport à un autre
Sourd.
En conclusion, pour la Ministre : dépistage signifie implantation
cochléaire systématique et une prise en charge précoce
de la surdité, qui, je pense, est intéressante, mais ne
pourrait s’envisager sans implantation…
Si le dépistage néonatal consiste à attirer précocement
l’attention des parents sur la surdité de leur enfant et
l’intérêt de l’apprentissage de la Langue des
Signes (à condition que l’Etat donne les moyens de le faire),
il s’agit d’une autre logique que celle qui consiste à
dire : on dépiste pour implanter.
Mais ce qu’appelle la Ministre, la filière de soins, c’est
du dépistage à l’implantation cochléaire
: la règle !
Ce qui me frappe dans ceci, ce n’est pas le dépistage
ou encore l’implantation dans certains cas, mais bien la nécessité
d’aller de l’un vers l’autre alors qu’aucune
logique n’en découle !
Les Sourds sont-ils des anormaux à éliminer ?
Là, la Ministre répond en quelque sorte : oui, puisqu’il
y a la filière de soin !
Le Docteur Chouart (un des premiers poseurs d’implants en France),
sur son site internet, il y a quelques jours :
« La surdité ne devrait plus exister, on ne doit plus
rencontrer le drame de l’enfant sourd-muet, la cruauté
de cette surdité partielle, qui isole et peu à peu exclue
le Sourd du monde de ceux qui entendent. »
Sur son site, on trouve aussi ce qu’il appelle la psychologie
du Sourd, où il décrit le Sourd comme « un individu
triste, isolé, malheureux ».
Voilà la triste logique médicale !
Voici la photo d’un homme au crâne rasé, qui nous
montre son implantation et qui a donné ce titre :
« Moi : autoportrait à l’oreille retrouvée
»
Rappelons qu’un implant cochléaire est une intrusion dans
la boîte crânienne, c’est une opération chirurgicale
pas anodine du tout !
Quels sont les problèmes éthiques posés par l’implant
cochléaire ?
En médecine, on considère comme éthique le fait
d’enlever un problème à un patient, avec son accord,
et à condition de ne pas lui nuire. On peut « enlever »
un mal à la gorge en donnant des antibiotiques, on peut «
enlever » des maux de tête en donnant un médicament,
on peut guérir une tumeur en l’enlevant… Dans tous
les cas, le patient a identifié le problème et on le lui
enlève.
Chez les Sourds, c’est autre chose ! Les Sourds (pré-linguaux)
n’entendent pas, donc ils ne sont pas « en manque »
d’audition.
Quand on parle d’enlever le mal, c’est une chose, mais
si on parle d’apporter du bien, un plus, il faut réfléchir
encore deux fois plus.
Un exemple : ce monsieur en France, qui avait perdu ses deux avant-bras
et à qui on a greffé des nouveaux membres provenant d’un
donneur mort. On lui a fait cette intervention, à priori, pour
son bien. Il a pourtant demandé qu’on les lui ampute quelques
mois plus tard. Cela pose de réels problèmes éthiques.
Comme pour les greffes de la peau sur la figure de cette dame attaquée
par un chien, fallait-il le faire ? Sans doute, et de nombreuses commissions
d’éthique ont donné leur avis préalablement,
des débats ont été organisés. Sur ces cas
là, les gens réagissent. Je me souviens d’articles
de médecins scandalisés. Il y avait eu des débats,
des discussions. En revanche pour l’implant : rien ! Pas de débat.
Aucune réflexion éthique.
Quelques explications techniques.
La cochlée est tapissée de cils et ce sont les mouvements
de ces cils qui sont transformés en impulsion électriques
qui vont jusqu’au cerveau. A l’intérieur de la cochlée,
on met une électrode artificielle et donc en la plaçant,
on détruit tous ces cils. Pour les personnes qui ont des restes
auditifs, cette électrode détruit tout !
D’un point de vue strictement médical, quand on implante,
on détruit la cochlée…qu’en adviendra-t-il
lorsque de nouveaux implants, avec système de couplage amplificateur,
arriveront sur le marché et qui, eux, ne détruiront plus
la cochlée ? Pour toutes ces personnes dont on a détruit
l’audition résiduelle… qui risquent de devenir complètement
dépendantes de cet appareillage pour capter ce qu’avant,
peut-être, elles percevaient grâce à leurs restes
auditifs.
A moyen terme, je suis convaincu qu’un conflit verra le jour
entre généticiens et O.R.L. puisque l’on développe
des programmes de thérapie génique dans l’espoir
d’arriver à faire repousser ces cils vibratiles à
l’intérieur de la cochlée. Mais à partir
du moment où on a mis une électrode dans la cochlée,
plus de thérapie génique possible. Le jour ou cette technique
sera opérationnelle, les généticiens demanderont
aux O.R.L. de ne plus détruire ce qui leur permettrait d’appliquer
leur découverte.
A l’inverse, vous aurez les sélections et destructions
des embryons sourds (l’eugénisme) ainsi
que toutes les techniques de dépistage avant la naissance proposés
par des généticiens qui diminueront le nombre de sujets
sourds et donc diminueront les « candidats potentiels »
à l’implantation. Il y aura là un conflit d’intérêts.
Normalement en médecine, pour un médicament, par exemple,
on fait des tests sur un groupe placebo et sur un autre groupe. Pour
ce qui nous occupe, le groupe placebo, c’est vous, les Sourds
adultes, non implantés ? Et le groupe sur lequel on veut modifier
quelque chose, c’est vous aussi (enfin les enfants sourds d’aujourd’hui,
qui seront des adultes comme vous). Vous n’avez pourtant pas l’air
si mal que cela dans votre peau. En fait, la médecine dit aujourd’hui,
que vous ne devriez pas exister. C’est assez violent non ?
Pour le devenir des enfants sourds, cela pose également beaucoup
de questions. Que deviennent ces enfants que l’on a implantés
? Qui sont dans le sonore en continu et que l’on a privé
de Langue des Signes ? Dans dix ans leur implant sera dépassé,
les plus performants auront des capteurs plus nombreux. Avec l’implant,
c’est un son artificiel, s’il est plus performant, les sons
seront différents. Faudra-t-il repasser par de l’orthophonie
? Faire de l’orthophonie à vie ?
Vraiment, je me demande vers où l’on va ? Bien sûr
je ne suis pas O.R.L., évidemment, mais je m’interroge.
Quand je pose la question à des spécialistes, je n’ai
pas de réponses.
Voyons les effets secondaires auxquels il faut s’attendre :
Comme pour toute opération chirurgicale, il y a les effets secondaires
immédiats et ils sont complètement passés sous
silence !
Je vois peu de Sourds implantés dans le cadre de mon travail,
mais ceux qui viennent me consulter, c’est quand il y a un problème.
Notamment, chez des enfants qui ont de grosses infections sur l’implant
avec, malheureusement, des séquelles. Et puis les complications
plus tardives comme les méningites qui apparaissent quelques
temps après la pose de l’implant, sans certitude de lien,
il est vrai, mais rappelons que l’implant est un corps étranger
et peut, de ce fait, favoriser les infections, comme tout corps étranger
implanté dans le corps.
Imaginez si l’on doit ré-intervenir sur des implants déjà
posés ? Le traumatisme que cela infligera de retravailler dans
une si petite région. Et le risque pour les microbes d’entrer.
Evidemment, le premier implant est toujours moins risqué que
le second ou le troisième. Et on sait qu’il faudra ré-intervenir,
car il est impossible qu’un dispositif électronique implanté
dans un milieu vivant, reste fonctionnel pendant 80 ans.
Les risques psychologiques à long terme ne sont pas évalués
non plus. Pour les enfants implantés aujourd’hui (je ne
parle pas de ceux qui ont la chance de connaître la Langue des
Signes) comment se sentiront-ils à l’adolescence ? Et à
l’âge adulte ? Ils sauront qu’ils ne sont pas comme
les autres. Ils découvriront, tôt ou tard, qu’ils
sont Sourds ? Et à ce moment là, ils voudront rencontrer
d’autres Sourds, qui pratiqueront la Langue des Signes alors qu’eux
en ont été privés. Ils éprouveront de grandes
difficultés à entrer en communication avec cette communauté.
Voilà encore des questions auxquelles nous n’avons pas
de réponses.
La Langue des Signes est la langue du lien social, la grande majorité
des Sourds qui, ici, ont eu une éducation oraliste, qui sont
allés en intégration avec des Entendants, à l’âge
adulte se tournent vers les Sourds parce que c’est avec eux, parmi
eux, qu’ils se sentent bien ! Et ces enfants que l’on a
privé de tout cela ? Que deviendront-ils ?
Un autre phénomène à épingler, c’est
celui de « l’implant dans le tiroir » ! A Lille, parmi
les 8 Sourds adultes implantés dont nous avons connaissance,
6 laissent leur implant dans le tiroir !
En fait, nous sommes ici face à une vision particulière
de la normalité, qui édicte qu’un être normal
est un individu entendant. Un Sourd est un anormal.
La vision sociale qui voit la surdité comme une différence
culturelle ou la vision médicale qui la voit comme une anomalie,
sont toutes deux logiques et cohérentes, elles sont le reflet
d’un choix de société.
Un enfant peut soit maîtriser son implant, soit en être
dépendant. Dans les centres d’implantation, on préconise
de ne « jamais enlever son implant », il faut surtout s’y
habituer, que l’implant fasse partie de lui-même ! Du coup
l’enfant devient complètement dépendant et est surtout
complètement perdu quand il en est coupé (pertes d’équilibre,
trouble de la spatio-situation) parce qu’il a été
conditionné à en devenir dépendant !
On pourrait, en revanche, apprendre à l’enfant à
maîtriser son implant, par exemple s’il est dans un environnement
avec des Sourds et de la Langue des Signes, il n’a pas besoin
de son, il coupe son implant ou au contraire s'il est en famille, avec
seulement des Entendants, à ce moment là, il le branche.
Ce serait permettre une autonomie avec ou sans l’implant. Sinon
on le rend dépendant d’une machine avec des piles qui peut
à tout moment tomber en panne.
A toutes ces questions (et il y en a beaucoup d’autres mais j’ai
fait court ici !) que répond-on ? Des sociologues, des psychologues,
des psychiatres, des philosophes, des médecins et surtout des
linguistes (les seuls spécialistes de langues, qui justement
ne sont jamais consultés), montrent de façon pertinente
en quoi cette logique est aberrante. Etonnement, les inquiétudes
de ces gens-là n’arrivent pas aux oreilles des médecins.
A eux, ça ne pose pas question !
Les Sourds n’existeront-ils plus ?
Dans la spirale infernale, je place aussi l’intégration
scolaire. Rappelons ce qu’est l’intégration scolaire
? Le principe consiste à placer un enfant sourd dans une classe
d’Entendants. Pour moi c’est de la désintégration
! C’est apprendre à un enfant à devenir un «
anormal » qui s’ignore. Il finit par ressembler aux Entendants.
Voici en exemple une conséquence de cette logique là
:
Beaucoup de Sourds adultes rencontrés dans le cadre de mon travail,
quand je leur demande s’ils ont compris, ils disent souvent oui
! Et pourtant, si je leur demande de reformuler (chose que je préconise
aux médecins à qui je fais des exposés), je m’aperçois
que ce n’est pas le cas ! Pourtant ces personnes sont sincères
! Elles n’ont pas conscience qu’elles n’ont pas compris.
Elles ont été tellement conditionnées à
ne rien comprendre que quand elles répondent qu’elles ont
compris, c’est parce qu’elles ont compris comme d’habitude
! C’est ça l’aberration de l’intégration
: la norme c’est la non compréhension !
On entend dire : « les Sourds ont disparus, ils font de la musique
» !
C’est parce qu’avec l’implant cochléaire, vous
voyez, à présent, des Sourds faire de la musique, comme
par exemple, cette jeune fille sourde que l’on voit un violon
à la main !
La maman de cette jeune fille est très fière et dit :
« elle peut comprendre des phrases prononcées à
la TV, il lui arrive aussi de comprendre quand on parle d’elle
dans une conversation voisine ! Oh bien sûr, pas tout mais elle
arrive à s’intéresser à ce qui se dit dans
une conversation ». Avec cette photo, on veut illustrer la réussite
de l’implant. C’est en réalité un déni
complet de la surdité !
La spirale infernale continue puisqu’on a inventé le diagnostic
prénatal et le diagnostic préimplantatoire…
Qu’est-ce que le diagnostic préimplantatoire ? Dans le
cadre d’une fécondation in vitro, il s’agit de diagnostiquer,
avant de réimplanter l’embryon, s’il n’a pas
d’anomalie génétique (comme la surdité puisqu’une
partie importante de la surdité est d’origine génétique).
On peut, ainsi, « éliminer » l’embryon sourd…ou
au contraire, éliminer l’embryon entendant et implanter
le sourd ! Cela s’est passé aux Etats-Unis, un couple de
Sourd voulait « éliminer » l’embryon entendant.
Là, les médecins trouvent cela très choquant !
Le diagnostic prénatal consiste, lui, à dépister
une anomalie (notamment génétique) avant la naissance.
Pour y parvenir, on fait une ponction dans le ventre de la maman, on
analyse pour vérifier si le fœtus est porteur ou pas de
l’anomalie et selon le cas, on continue ou on arrête la
grossesse. C’est ce que l’on appelle « l’eugénisme
privé de sélection ».
Les membres du comité d’éthique jugent «
recevable (cf. avis n°33 du 7/11/2005 du Comité Consultatif
de Bioéthique) cette pratique liée aux techniques de dépistage
prénatal et préimplantatoire, moyennant l’application
de certaines normes ayant trait à la gravité de la maladie
ou anomalie et considéré au consentement éclairé
des parents ou de la mère et à l’encadrement adéquat
en matière de conseil et de suivi ».
Il faut donc pour faire cela qu’un couple détermine à
l’intérieur de sa famille, dans l’espace strictement
privé, ce qu’il veut. Il faut évidemment qu’il
s’agisse d’une maladie grave mais puisque l’on a déjà
décrété que la surdité est une maladie grave…
(cfr. Dépistage néonatal autorisé).
J’avais, concrètement, posé la question à
un président de comité d’éthique d’un
gros hôpital bruxellois qui m’avait répondu que «
si c’était de l’eugénisme privé de
sélection, cela pouvait se discuter, que ce n’était
pas totalement exclu ! »
Autrement dit, un couple de parents ayant déjà un enfant
sourd et « risquant » et ayant, par exemple une probabilité
de un sur quatre d’avoir encore un enfant sourd, pourrait choisir
lequel et l’éliminer ! Je ne dis pas que cela se fait maintenant,
mais puisque d’un point de vue éthique, rien ne semble
s’y opposer, il ne faut pas s’étonner qu’on
en arrive là assez rapidement.
Le Comité Consultatif de Bioéthique dit encore : «
la réflexion éthique que pose cette technique sera développé
dans un avis distinct ». Ce qui signifie que le comité
d’éthique va encore se pencher sur la question. Il faudrait
alors que, d’ici là, les Sourds se fassent entendre pour
dire que ela pose des questions.
En plus, quand on nous dit : « consentement éclairé
des parents… » Au niveau de l’information faite aux
parents d’enfants sourds, elle se fait exclusivement par des centres
d’implantation et de phonologie, donc ne parlons pas de «
consentement éclairé ». Ce n’est ni plus ni
moins de la manipulation. Il faudrait une information objective pour
que l’on puisse parler de « consentement éclairé
».
De manière très schématique : de 1880 à
1980 : 100 ans d’interdiction de Langue des Signes…et pourtant,
la Langue des Signes a survécu.
De 1976 (date du premier décret en France) à 2006 : 30
ans d’essor de la Langue des Signes, avec reconnaissance de cette
langue, des travaux linguistiques de plus en plus nombreux… Les
Langues des Signes deviennent objet d’étude (avec, notamment,
l’ouverture des pôles d’accueil en Langue des Signes
française qui a donné une crédibilité institutionnelle,
dans de grands hôpitaux, à des équipes avec des
Sourds) et les mentalités changent peu à peu.
On peut dire avec les pôles d’accueil, on sait ce que sont
les Sourds adultes, ce qu’ils deviennent. On les voit, on les
connaît, au contraire des O.R.L. qui eux ne rencontrent pas de
Sourds adultes. Cela permet de changer les mentalités des médecins
qui côtoient des professionnels sourds et qui peuvent apprécier
leurs compétences.
Il y a aussi des cours de Promotion Sociale en Belgique, la reconnaissance
du métier d’interprète (même si je sais qu’ici,
en Belgique, ce n’est pas très abouti). Il y a des projets
d’enseignement bilingue, il y a donc, au regard de tout cela,
une meilleure visibilité des Sourds et de la Langue des Signes.
Il faut aussi mettre en parallèle trente années de progrès
médicaux considérables (avec l’implant et la génétique).
Que va-t-il se passer après 2006 ?
Une promotion intellectuelle des Langues des Signes, des chercheurs
s’y intéressant et dans le même temps une éradication
médicale de la population qui utilise cette langue ? La Langue
des Signes survivra-t-elle ou deviendra-t-elle une Langue morte, comme
le latin, que l’on étudie encore mais que l’on n’utilise
plus ?
Conclusion
Pour ne pas être broyé par la machine médicale,
il faut mettre des cales partout dans l’engrenage. Il faut arriver
à faire réfléchir les gens, interpeller les comités
d’éthique sur le dépistage néonatal, leur
poser des questions pertinentes et leur demander d’y réfléchir.
En France, par exemple, c’est ce que l’on essaie de faire.
Nous allons ré-interpeller l’opinion sur l’implant
cochléaire dans les mois à venir, car en effet, il y a
de plus en plus de témoignages de sourds mécontents puisque
c’est tout un vécu qu’il y a autour de ça
et ce n’est pas simple.
Personnellement, je ne suis pas opposé aux implants mais je
dis seulement qu’il y a des questions éthiques qui se posent
et auxquelles on ne répond pas !
Comment mettre des cales dans l’engrenage ?
En informant, en sensibilisant tout le monde mais plus particulièrement
les médecins et étudiants en médecine. Ce sont
eux les premiers à sensibiliser, puisque les politiques ne font
que répéter ce que disent les médecins ! Il faut
aussi qu’une voix émerge de la Communauté des Sourds,
pour qu’ils se fassent entendre auprès des médecins.
Par exemple, à l’Université où je travaille,
nous organisons des journées de sensibilisation pour les étudiants
en médecine (2 journées d’exposés théoriques
et 2 journées de rencontre avec des Sourds).
Il faut aussi réagir aux divagations des politiques qui répètent
le discours médical et qui, en plus, lui donne une transcription
législative. Il faut réagir mais avec pertinence, au bon
endroit. Il est très important, aussi, de faire connaître
et diffuser les Langues des Signes. Au plus les gens connaîtront
un peu de Langue des Signes, au plus ils sauront que ça existe,
au plus il y aura une imprégnation diffuse de ce qu’est
un Sourd et cela se rependra dans la société.
Voilà l’importance des cours de Promotion Sociale. Beaucoup
de gens suivent des cours sans s’investir dans le monde des Sourds
par après. Mais, d’avoir eu des cours de Langue des Signes,
quelques heures, quelques temps, ces gens ne regarderont plus les Sourds
de la même façon. Et cela contribue aussi à changer
la manière d’appréhender la surdité.
Promouvoir et faire connaître les compétences des Sourds
(dans certains types de pathologies, ce sont les professionnels sourds
qui permettent d’améliorer la santé des patients,
je pense par exemple au diabète). Ces professionnels sourds qui
travaillent dans les hôpitaux, améliorent la qualité
des soins. Belle revanche pour des handicapés qu’on voudrait
éliminer. Les compétences pédagogiques des Sourds
sont remarquables. Ils parviennent à rendre un message compliqué
de manière claire et visuelle. Dans le domaine informatique aussi,
ils ont de nombreuses compétences.
Pour mettre des cales dans l’engrenage, il faut continuer à
développer les recherches linguistiques, interpeller les comités
d’éthique, les philosophes. Favoriser les rencontres entre
Sourds et Décideurs au sens large.
Par exemple, on voudrait ouvrir une maison de retraite pour personnes
sourdes âgées, avec du personnel adapté. Face aux
objections des hautes instances, nous avons organisé une visite
d’une structure de ce type existant à Ede aux Pays-Bas.
Une cinquantaine de personnes sourdes de Lille et de décideurs
institutionnels ont passé une journée ensemble. Ceux-ci,
qui n’avaient jamais rencontré de Sourds, ont passé
une journée complète avec les Sourds et ont pu réaliser,
ainsi, que les Sourds existaient. A la fin de la journée, ces
décideurs ne posaient plus les questions stupides du début.
Ils avaient vécu de l’intérieur, avec leurs tripes,
ce que c’est que le monde des Sourds. Ce qui avait changé,
c’est qu’ils avaient rencontré des personnes, et
plus des déficients. Leur regard, leur vision, leur compréhension
intime de la surdité avait radicalement changé.
Si les Sourds ne pouvaient communiquer que par mimes, pictogrammes
ou autres, ils seraient menacés. Mais au contraire, ils sont
à l’origine d’une des plus fabuleuses créations
du génie humain : les Langues des Signes. Des langues qui sont
aussi riches que les langues orales. La médecine ne peut rien
contre cette force irrépressible qu’a l’humain d’entrer
en communication avec ses semblables et à tisser le lien social.
L’homme a toujours tenté de vaincre le totalitarisme. Je
suis convaincu que les Sourds vaincront la pensée médicale
totalitaire qui voudrait les supprimer. Il vous suffit de créer
des remous dans la société pour que le fait que vous soyez
une communauté qui existe apparaisse comme une évidence.
Pour finir, Victor Hugo écrivait aux sourds : « La nature,
en vous retranchant l’ouïe, vous a presque toujours doublé
l’intelligence. » Je suis assez d’accord avec ça
! En écoutant les témoignages de la vie des Sourds et
ceux d’Yvette Thoua et Nicolas Rettmann juste avant, je me dis
qu’avec le système oraliste dont vous avez subi la loi,
si malgré çà, vous êtes parvenus à
devenir des adultes équilibrés, c’est qu’il
y a peut-être un gêne d’intelligence particulier lié
à ceux de la surdité, qui vous a finalement permis, malgré
le parcours de galère qui a été le vôtre,
de devenir, finalement des humains comme les autres ! Merci !
